MC Guinée ou le mal être des artistes guinéens

Dans cet article je vais vous raconter l’histoire de Mc Guinée. Cette histoire, je la conterai au lieu de faire un article analytique pour permettre aux lecteurs une immersion dans l’histoire et surtout d’avoir une posture empathique vis-à-vis des problèmes que rencontrent les artistes guinéens.

MC Guinée est un jeune artiste vivant à Conakry la capitale de la République de Guinée, issu d’une famille relativement modeste, il nourrit des ambitions, il veut devenir une célébrité, il en rêve tous les soirs. Le truc le plus fou là-dedans c’est qu’il a du talent, son talent est connu mais pas estimé à sa juste valeur.

Le problème dans l’histoire de MC Guinée c’est qu’on peut reprocher à la société dans laquelle il veut exploser, en termes de musique, elle ne sait pas trop comment se situer. Elle a plus d’énergie et elle investit plus d’effort dans la publicité des artistes qui viennent d’Europe, d’Amérique, et d’autres pays africains que dans la sienne. MC Guinée a grandi en écoutant Pap Soul, Kill point, Gandal Foly, Fac Alliance, Méthodik, Silatigui, Ideal black Girls et tant d’autres artistes qui ont marqué son jeune âge, il voulait que sa musique soit représentative de la culture guinéenne sous tous ses aspects. Avec ses amis Ils forment un trio musical, mais ce groupe tout ce qu’ils ont en commun. Ses amis avaient une autre vision de la musique, eux ils voulaient une musique à l’Américaine, parlant l’anglais à outrance, parce que pour eux, cela a plus de style que les langues traditionnelles, cela vend le plus et assez paradoxalement cela charme le public local. MC ne voyait pas les choses comme ça, il ne voulait pas juste être le reflet de ce qui charme déjà le public, il voit en cela un échec, il voulait plus que ça. Pour lui, c’est après qu’un artiste ait échoué à imposer son style personnel qu’il se conforme à la tendance, lui ce qu’il envisageait au-dessus de tout, c’est que son style personnel devienne cette tendance que le monde suivra. Il voulait que sa musique s’impose aussi bien au niveau national qu’international, qu’il parle en langue nationale ou internationale il s’en foutait, il voulait juste que sa musique présente du « guinéen », qu’il vende du « guinéen » et communique du « guinéen », s’il fallait parler anglais qu’il le fasse à la guinéenne pas à l’américaine, il voulait que le monde consomme du « guinéen », comme l’on fait feu Arafat, Koffi Olomide, ou encore Fally Ipupa pour leurs pays respectifs. Mais comme vous pouvez vous en douter cela représentait beaucoup trop de défi pour ses amis, alors ils durent se séparer. Ce fut le début de la galère pour MC.

Deux années se sont écoulées et MC était toujours à la recherche d’opportunités, ce qu’il pouvait avoir de mieux, des collaborations avec des artistes purement traditionnels, ce qui ne le dérangeait pas au fond bien que le fruit de leur travail ne faisait pas assez de bruits et passait quelques fois inaperçu, et cela le chagrinait. Mais au fond il savait qu’il valait plus que ça, beaucoup plus. Il allait proposer ses maquettes aux maisons de production, mais la réponse qu’il recevait le plus souvent était « ta musique n’est pas au point, elle ne s’exporte pas, parler en soussous ne t’aidera pas. Fais comme les ABC, eux ils sont dans le game » A noter que les ABC sont ses anciens amis qui ont maintenant du succès, leur musique inonde les ondes. MC savait qu’ils n’ont pas forcément tort car le monde ne parle pas le soussou, mais d’un autre côté il avait raison lui aussi, parce que la musique est une question de vibe, d’ambiance, en Guinée on écoute des musique américaines, nigérianes, tanzaniennes sans comprendre le contenu, en quoi était-ce différent de ce que lui il projetait de faire ? Il a tellement souffert pour sa musique qu’il était à deux doigts d’abandonner, la société guinéenne ne fait pas ce qu’il faut pour promouvoir la culture guinéenne, ses artistes chanteurs, danseurs… pourtant nous avons un ministère de la culture et des organismes qui sont censés agir en conséquence.

Un jour, il a décidé de mettre ses musiques sur YouTube, pour lui cela marquerait son passage sur cette terre, sa musique serait écoutée par qui le veut et quand ils le voudront. Un de ses amis résidants en France tomba dessus, et la fit passer dans une de ses soirées à Paris. Elle fut tellement appréciée que ses potes français ont demandé le lien pour la réécouter, une douce musique de Reggae urbaine avec des instruments comme le balafon en fond sonore, cela en a charmé plus d’un. Son ami repris contact avec MC pour lui faire des compliments et des retours, mais quand mc lui expliqua tout ce qui est arrivé en Guinée, il n’en revenait pas. Son ami s’est arrangé pour que les artistes quittant de la France pour faire une prestation en Guinée le prennent en première partie et tous ces artistes après l’avoir écouté, l’ont validé et ont donc accepté. Et c’est comme ça qu’il se fit connaitre par le grand public guinéen, petit à petit, reconnu par ses pairs qui viennent de la France, il s’est fait une place dans le milieu artistique Guinéen. Pourquoi faut-il toujours que les plus grosses aides pour NOS artistes viennent des autres et non de nous ? On doute souvent d’eux parce qu’ils sont guinéens tout comme nous, donc ils n’ont rien de spécial, on aurait même honte de les faire écouter à l’étranger, parce qu’ils sont guinéens ils parlent peulh, malinké ou soussou… Ce complexe d’infériorité dont on se nourrit sans cesse fait en sorte qu’on ne se rend même plus compte de ce qu’il y a sous nos yeux, on a même honte de nos artistes qui s’imposent au niveau continental, mention spéciale au groupe Royal Sanké qui est à féliciter pour cet exploit (Meilleur album Reggae africain 2018, reconnu par le site Reggae.fr)  qui n’a pas fait grand bruit en Guinée.

MC sentant que le vent lui était favorable en profite pour sortir son premier album, et il part pour une tournée de 7 dates en Europe. Il est maintenant connu, aussi connu que les ABC qui essayent maintenant de faire comme lui puisque MC devient petit à petit la référence dans le milieu musical guinéen. D’après ses calculs il devrait se faire assez d’argent pour garder son indépendance et se focaliser sur le fait de développer sa musique, son style. Pour lui, être un artiste c’est bien plus qu’avoir du talent, c’est surtout s’imprégner de la culture artistique avoir une bonne structure pour l’entourer, des gens qui n’auront pas peur de lui dire ses vérités quant à la qualité de sa production, s’informer et se former en cultivant son esprit et sa créativité. Il pensait à l’argent qu’il lui fallait pour entretenir ce rêve. A sa grande désillusion il rentre au pays après sa tournée, constate que son album est le plus écouté dans les boites et à la radio, mais il n’a aucun sou, pas de rentrée d’argent sur l’énorme travail qu’il a fourni, c’est comme si ce succès était du vent. MC avait oublié une chose importante vu qu’il est nouveau sur le marché, les droits d’auteurs sont inexistants en Guinée, les artistes ne sont pas payés par la BGDA en fonction de leurs ventes, du nombre de fois ou leur musique est jouée en boîte de nuit ou à la radio, non, ça n’existe pas. Du coup il fut obligé de multiplier les concerts et les showcases pour se faire des sous et réaliser ses projets.

Dix années plus tard, après dix albums à succès sortis MC ne peut toujours pas vivre de son travail, et réaliser ses projets. Un triste sort pour un artiste qui avait tant à apporter à notre culture.

Voici l’histoire de MC Guinée que je vous partage, beaucoup d’artistes en Guinée ont une part de MC Guinée en eux, on repense à tous ces artistes des années 1990 et 2000 qui ont été obligé d’arrêter la musique par faute de moyens, ou de fuir le pays, tant d’artistes emblématiques sont restés dans l’ombre après leur carrière, certains sont devenus fou à cause de cette désillusion.

Les artistes guinéens ont besoin d’être soutenus, avec les moyens qu’il faut, ils feront aussi bien que tous ceux qu’on apprécie de l’autre côté de nos frontières. Mais on en est loin, il faut relayer, partager, donner suffisamment d’estime à ces artistes, plus qu’il n’en faut. Leur travail n’est pas rémunéré à juste titre, l’Etat ne fait pas ce qu’il faut. Mais nous à notre tour on a une chose qu’on peut leur procurer, notre attention, notre validation, nos réseaux de connaissances. Arrêtons de rabaisser nos artistes, Saifond Baldé qui cartonne en Guinée a eu du mal à ses début lui aussi, il a été vivement critiqué. Les Royal Sanké qui ont été champion d’Afrique de leur catégorie et qui font du bon Reggae ne sont pas médiatisés dans notre pays, peu de gens les connaissent, quel paradoxe ! N’ayons pas peur de montrer, de présenter nos artistes aux autres, à chaque fois que je l’ai fait, j’ai eu de bons retours et j’en étais content et fier, c’est comme ça qu’on imposera nos artistes au monde. Mais on n’y arrivera pas si on a honte d’eux en premier lieu. Car avoir honte d’eux, c’est avoir honte de notre culture, honte de ce qui nous représente et donc honte de nous-mêmes.

Je remercie Kaloum Camara pour l’aide qu’elle a apporté dans l’élaboration de cet article. Elle se bat pour la promotion des artistes guinéens. Vous pouvez consulter sa page Facebook pour plus d’information https://www.facebook.com/kaloum224/

Elhadj Ousmane Diallo

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